Quand le football déborde le stade. Marseille, les supporters et les enjeux de la mémoire collective
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Lieux d’enthousiasme collectif et de ferveur, les tribunes des stades occupées par les supporters sont de nos jours des lieux d’exposition de la mort et du souvenir. C’est le cas à Marseille de Patrice de Peretti, surnommé « Depé ». Leader de deux groupes ultras, les South Winners puis les Marseille Trop Puissant (MTP), collectif qu’il a fondé en 1994, il meurt à l’âge de 28 ans d’une rupture d’anévrisme. Sa disparition est le point de départ d’un processus mémoriel qui articule honneurs rendus à une individualité jugée exceptionnelle et quête de respectabilité collective.
Célébrer « Depé » : les premiers lieux de la mémoire vive
Le 28 juillet 2000, la mort soudaine de Depé fait l’objet d’hommages immédiats. Avant le coup d’envoi du premier match de la saison au Stade vélodrome, un message en son honneur est lu depuis la pelouse par le manager de l’Olympique de Marseille (OM). Une gerbe de fleurs est déposée au pied du virage. Pendant la minute de silence, les joueurs marseillais ôtent leur maillot et font face torse nu aux tribunes, imitant ainsi ce qui faisait la « marque de fabrique » de Depé. Ce sont d’abord des intimes, membres des Marseille Trop Puissant (MTP), qui cherchent à entretenir son souvenir en célébrant le « grand supporter de l’OM » que Depé incarnait à leurs yeux. Ils investissent le stade, à travers des chants, des banderoles et une fresque dans les coursives du virage. Les MTP entreprennent aussi des démarches pour demander à la municipalité, propriétaire de l’équipement, de donner au virage Nord le nom de leur leader. Acté en juillet 2002, ce changement donne lieu à une cérémonie et une plaque est alors dévoilée sur le parvis de l’enceinte.
Les amis de Depé organisent parallèlement des hommages dans le quartier central de la Plaine, lieu d’installation du groupe, ce qui permet de vanter le travail de Depé en direction des jeunes des milieux défavorisés et l’investissement des MTP dans l’animation de ce secteur urbain. Le registre du grand supporter se combine donc à celui de l’acteur social, la célébration de la grandeur de Depé contribuant à légitimer le rôle des supporters dans la ville. Le portrait de Depé s’affiche sur les murs du local associatif via des fresques et des photographies. Des concerts et un tournoi de football sur le city stade du quartier se tiennent. La célébration des dix ans de la disparition de Depé marque l’aboutissement de cette étape mémorielle. Réunissant plusieurs centaines de participants, une soirée-hommage est organisée au stade le 28 juillet 2010, rythmée par des concerts, une exposition photographique et la projection d’un film intitulé « Ferveur Depé », réalisé par un journaliste qui a fréquenté les MTP.
Photo 1 - La fresque en l’honneur de Depé au local des MTP
Crédit photo : Ludovic Lestrelin, 2015, CC 4.0 BY.
Figure 1 - L’affiche des 10 ans de la mort de Depé
Source : archives personnelles de Ludovic Lestrelin
L’extension spatiale de la présence de Depé
De nouveaux acteurs se saisissent alors du parcours de Depé et sont décisifs dans la circulation de son visage, de son nom et de son « épopée » dans des lieux et cercles sociaux de plus en plus élargis. Les journalistes de la presse écrite régionale sont concernés, mais le destin tragique de Depé intéresse aussi des journaux nationaux et étrangers qui en font un « Kurt Cobain du mouvement ultra marseillais », par référence au chanteur et musicien du groupe Nirvana, décédé également très jeune, à 27 ans.
Figure 2 - Les lieux et espaces du souvenir de Depé dans Marseille depuis 2000
Sources : BD TOPO (IGN), Open Data Métropole Aix-Marseille
Cette mise en récit stimule un besoin d’images pour illustrer les articles et deux photographes professionnels ayant travaillé sur les supporters marseillais sont sollicités par des médias mais aussi par des institutions culturelles. L’un d’eux expose ainsi à l’espace artistique de la Friche de la Belle de Mai, dans le cadre de l’Euro 2016, dont des matchs se déroulent à Marseille. Surtout, leur démarche se voit consacrée avec la grande exposition sur le football qui se tient au Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (Mucem), du 11 octobre 2017 au 4 février 2018. De grandes photographies de Depé sont présentées, accompagnées de textes qui relatent son parcours. Certaines sont ensuite reproduites par les supporters marseillais sur des banderoles, drapeaux, calicots. Les références à Depé s’affichent aussi sur certains murs de la ville via des graffs et des peintures murales. Cette « inflation iconographique » est amplifiée par les réseaux sociaux numériques. Facebook est peu à peu supplanté par Instagram et Twitter (devenu X) pour honorer le souvenir de Depé.
Photo 2 - L’exposition au MUCEM (2017)
Crédit photo : Ludovic Lestrelin, 2017, CC 4.0 BY.
La canonisation de Depé et les usages du passé dans le présent
Le processus mémoriel gagne en ampleur lors des vingt ans (2020) de la mort de Depé. Si des hommages sont rendus au stade, des banderoles sont déployées sur divers axes routiers de la ville. Une soirée est organisée dans un bar du quartier de la Plaine. À la nuit tombée, un grand feu d’artifice est tiré depuis une plage des quartiers sud. Une page Wikipédia consacrée à Depé est créée et un nouveau documentaire, produit par le club, est mis en ligne sur YouTube.
Figure 3 - Une présence forte de « Depé » sur le web et les réseaux sociaux numériques
Photo 3 - Graff à proximité du Stade vélodrome
Crédit photo : Jean-Charles Basson, 2025, CC 4.0 BY.
Au tournant des années 2020, l’injonction à honorer Depé monte en puissance et elle n’est plus seulement portée par des personnes qui ont connu personnellement le défunt. Elle relève de la célébration d’une époque et des valeurs qui sont projetées sur elle. En effet, la mémoire de Depé renvoie aux années 1980 et 1990, soit une période de domination sportive du club (champion d’Europe en 1993) mais aussi de domination du supportérisme marseillais, alors réputé pour son ardeur. Commémorer Depé revient ainsi à affirmer le rôle des supporters dans la conquête des trophées et dans la promotion de l’identité locale. Les pratiques commémoratives propres à cette étape mémorielle sont aussi une réaction défensive au climat sécuritaire pesant sur les ultras. En ce sens, l’usage du passé dans le présent s’insère dans une recherche de respectabilité collective et de restauration d’une image, celle de supporters s’estimant injustement méprisés par les pouvoirs publics et sportifs.
Pour citer ce document
Ludovic Lestrelin, 2026 : « Quand le football déborde le stade. Marseille, les supporters et les enjeux de la mémoire collective », in L. Lestrelin, Y. Le Lay, F. Madoré, S. Loret & S. Charrier Atlas des Sports [En ligne], eISSN : 2971-4133, mis à jour le : 27/03/2026, URL : https://atlas-des-sports.fr:443/index.php?id=723, DOI : https://doi.org/10.48649/asds.723.
Autres planches in : Patrimoine, patrimonialisation
Bibliographie
Ginhoux B., « En dehors du stade : l’inscription des supporters "ultras" dans l’espace urbain », Métropolitiques, 2015. URL: https://www.metropolitiques.eu/En-dehors-du-stade-l-inscription.html
Hourcade N., « L’émergence des supporters ultras en France », Boucher M., Vulbeau A. (dir.), Émergences culturelles et jeunesse populaire. Turbulences ou médiation ?, Paris, L’Harmattan, 2003, p. 7-34.
Latté S., « Le choix des larmes. La commémoration comme mode de protestation », Politix, n° 110, 2015, p. 7-34. DOI : 10.3917/pox.110.0007
Lestrelin L., « "Depé". Un supporter icône de l’Olympique de Marseille », Ethnologie française, vol. XLVI, n° 3, 2016, p. 483-494. DOI : 10.3917/ethn.163.0483
Lestrelin L., Sociologie des supporters, Paris, La Découverte, 2022.
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